Tribune publiée dans Libération le 1 septembre 2026.
C’est à craindre pour trois raisons. Avant l’hiver, Vladimir Poutine pourrait à la fois ouvrir un second front en Ukraine et défier les Occidentaux aux frontières de l’Union.
La première raison en est que le président russe est dos au mur. Les frappes ukrainiennes contre les raffineries de pétrole et les entrepôts de la grande distribution dégarnissent les rayons et assèchent les stations-service. La Russie doit désormais racheter au prix fort, après raffinage, le pétrole brut qu’elle vend à bas prix pour contourner les sanctions occidentales. Elle ne peut plus faire tourner ses usines d’armement qu’au détriment de ses autres industries et de l’ensemble de son économie. La Russie s’enfonce dans une crise dont même ses plus grandes villes commencent à souffrir et à laquelle seule la fin de cette guerre pourrait mettre terme.
C’est désormais tellement évident que des banquiers et des économistes en viennent à le dire publiquement et que la répression s’étend. Hier limitée aux opposants déclarés, elle frappe aujourd’hui des cadres du petit parti libéral Iabloko et même des élus et militants régionaux du Parti communiste pourtant totalement inféodé au Kremlin.
Sous peine de laisser sa crédibilité s’éroder plus encore, Vladimir Poutine doit donc marquer des points au plus vite. Il doit le faire vite et la deuxième raison de craindre qu’il ne veuille jouer son va-tout et qu’il y est poussé par les plus durs de ses soutiens qui martèlent à l’unisson que sans bombardements plus massifs encore, il n’y aura pas de victoire russe.
Un vice-président de la Douma a proposé d’annoncer que les villes ukrainiennes allaient être écrasées sous un tapis de bombes continu afin d’amener leurs habitants à les fuir et de créer par-là un chaos dans tout le pays. Il semble bien que l’idée soit dans l’air puisque les zones d’habitation sont toujours plus systématiquement frappées, que les autorités russes ne cachent pas leur intention de priver les Ukrainiens de chauffage et d’électricité et que Vladimir Poutine a lui-même déclaré que l’Ukraine avait « ouvert la boîte de Pandore » en frappant les raffineries russes.
La Russie pourrait ainsi bientôt essayer de jeter les civils ukrainiens sur les routes, d’ouvrir un deuxième front dans le Nord du pays et de défier parallèlement les Occidentaux par des incursions dans l’un des Pays baltes ou en Moldavie.
C’est un scénario que les services occidentaux voient se dessiner et la troisième raison de craindre qu’il ne se réalise est que Vladimir Poutine peut croire qu’il en sortirait gagnant. L’Ukraine ne pourra pas facilement se battre sur deux fronts et moins encore si sa population erre sur les routes. Il est hautement improbable que Donald Trump veuille risquer une confrontation avec la Russie alors qu’il ne sait déjà ni comment se sortir de son fiasco iranien ni comment éviter de perdre le Congrès dans deux mois.
Donald Trump pourrait laisser les mains libres à Vladimir Poutine en Ukraine, estimer que des incursions dans les Pays baltes n’obligeraient pas l’Otan à entrer en lice et faire valoir qu’une attaque contre la petite Moldavie ne regarderait que les Européens puisqu’elle n’est pas membre de l’Alliance atlantique.
Vladimir Poutine peut considérer qu’en jouant d’audace sans plus attendre il pourrait non seulement faire vaciller l’Ukraine avant qu’elle ne se dote de missiles de longue portée mais aussi acter la rupture du front occidental et démontrer la faiblesse militaire des Européens.
Ce n’est malheureusement pas absurde mais entre ce scénario et son succès il y a l’impopularité absolue de la conscription à laquelle le Kremlin devrait procéder ; la résistance que les Ukrainiens opposeront sur la durée ; les armes offensives et défensives qui afflueront d’Europe vers l’Ukraine ; l’impossibilité pour Donald Trump de rester éternellement passif ; et la rapide affirmation, face au danger, d’un front européen, politique et militaire.
Nul doute que reçu la semaine dernière au Kremlin, le patron de la CIA y a fait valoir ces cinq points mais toute la question est de savoir si Vladimir Poutine a encore le choix.
Photo: Cérémonie organisée à l’occasion du 30e anniversaire des Forces armées ukrainiennes. Président de l’Ukraine, Creative Commons CC0 1.0 Domaine public
