Le temps presse à Paris

Il y en a tant que le décompte devient difficile. Entre les déclarés, les virtuels, les probables et les embusqués, les prétendants et prétendantes à la présidence française sont si nombreux qu’on les croirait vraiment décidés à porter l’extrême-droite au pouvoir.

Les centres, les écologistes, les sociaux-démocrates et les droites, tous éparpillent aujourd’hui si bien les voix démocrates en voulant se les disputer que le premier tour paraît joué et le second arrivé. Jean-Luc Mélenchon d’un côté, Jordan Bardella ou Marine Le Pen de l’autre, la gauche de la gauche et la droite de la droite sont face-à-face et la France étant aussi majoritairement à droite que le reste du monde et beaucoup des démocrates refusant de choisir ou préférant même barrer la route à la France insoumise qu’au Rassemblement national, le résultat est acquis.

L’extrême-droite est élue. Donald Trump et Vladimir Poutine sablent le champagne. Ils n’en croient pas leur bonheur car ils n’ont jamais fait mystère de leur soutien aux « patriotes » des démocraties européennes. Alors la France ! La seule puissance nucléaire de l’Union et son seul membre permanent du Conseil de sécurité ! L’inventeur de l’unité européenne ! La deuxième puissance économique de l’Union !

Leur rêve s’est réalisé. L’extrême-droite va réduire de moitié la contribution française au budget de l’Union qui va donc se défaire puisque les 26 autres Etats membres ne combleront pas ce trou et seront au contraire amenés à réduire leur propre contribution. Voilà l’Amérique débarrassée de ce concurrent économique qui lui fait tant d’ombre. Voilà la Russie libre d’accroître sa pression sur toute l’Europe centrale afin de reconstituer une zone d’influence perdue. Voilà l’Ukraine sans plus d’Europe unie pour faire front avec elle et le Kremlin à même de peser sur un continent entier que ne protégeront plus ni les Etats-Unis ni la Défense commune dont l’Union se dotait.

Si mal nommés, les « patriotes » font de la France l’instrument de deux puissances ennemies. Ils l’abaissent et, parallèlement, démantèlent l’audiovisuel public pour l’offrir à de grandes fortunes amies et trahissent leurs électeurs les plus modestes en revenant à leurs racines et réduisant brutalement les protections sociales et les services publics.

Voilà ce qui se prépare. Voilà ce qui sera bientôt joué si les démocrates ne se ressaisissent pas – tous les démocrates, de droite, de gauche et d’ailleurs – mais chaque courant et sous-courant de la démocratie française veut son candidat et espère l’emporter contre les autres sans plus voir leur adversaire à tous.

Comment le comprendre ?

L’ego d’hommes et de femmes auxquels il est difficile de faire admettre que n’est pas De Gaulle qui veut est une partie du problème car le mythe de l’homme providentiel ressurgit en France à chaque moment de crise.

Or une crise, la France en traverse une puisqu’elle ne peut plus se permettre son train de vie, qu’elle perd pied en Afrique, que l’Allemagne prétend lui ravir sa place de première puissance militaire de l’Union, qu’elle ne peut plus jouer la carte gaullienne de l’indépendance entre Washington et Moscou et que l’avenir de ses grandes industries dépend de l’affirmation de politiques industrielles européennes.

Alors même que l’Europe s’est ralliée à leurs idées de défense commune et d’autonomie stratégique, les Français se sentent désorientés et perdus. L’Europe parle français mais au lieu d’en tirer force et fierté, les Français hésitent à adopter l’identité que leur offre ce spectaculaire succès politique, fruit d’une si longue ténacité. Si stupéfiant que cela soit, ils hésitent à endosser ce rôle d’artisans d’une renaissance et, un jour, d’une primauté européennes.

Les Français balancent entre une identité d’hier, singulière jusqu’à l’arrogance, et l’affirmation d’une identité européenne, pourtant autrement plus ambitieuse et conforme à leur Histoire nationale puisque renouant avec les temps où ils guidaient l’Europe vers de nouveaux horizons.

Dans cette présidentielle à venir, il y a la France d’hier, celle du repli sur les siècles passés, celle d’une extrême-droite et d’une extrême-gauche vieillies et radotantes, et la France de demain, bravant le vent du renouveau et défrichant les chemins d’une nouvelle puissance européenne hors desquels il n’y a pas d’autre avenir que celui de devenir le musée d’une grandeur perdue. Le drame de cette France de demain est que ses partisans se croient encore en guerre civile, bourgeois et prolétaires, droite et gauche, entreprises et partageux, alors qu’il y a longtemps que la gauche défend l’entreprise et que la droite a adopté la protection sociale. C’est ensemble qu’elles ont aujourd’hui à les défendre l’une et l’autre contre le dumping chinois, le revanchisme poutinien et la rupture de la solidarité atlantique. Comme à l’Europe entière, il faut à la France un grand parti démocrate, un parti des Lumières, de l’équité sociale et de l’innovation, de l’affirmation de l’Europe unie contre les empires qui rêveraient de se la partager. Il est encore temps mais comme à Londres et Berlin, le temps presse à Paris.

Photo : Lorie Shaull

Le temps presse à Paris

Il y en a tant que le décompte devient difficile. Entre les déclarés, les virtuels, les probables et les embusqués, les prétendants et prétendantes à la présidence française sont si nombreux qu’on les croirait vraiment décidés à porter l’extrême-droite au pouvoir.

Les centres, les écologistes, les sociaux-démocrates et les droites, tous éparpillent aujourd’hui si bien les voix démocrates en voulant se les disputer que le premier tour paraît joué et le second arrivé. Jean-Luc Mélenchon d’un côté, Jordan Bardella ou Marine Le Pen de l’autre, la gauche de la gauche et la droite de la droite sont face-à-face et la France étant aussi majoritairement à droite que le reste du monde et beaucoup des démocrates refusant de choisir ou préférant même barrer la route à la France insoumise qu’au Rassemblement national, le résultat est acquis.

L’extrême-droite est élue. Donald Trump et Vladimir Poutine sablent le champagne. Ils n’en croient pas leur bonheur car ils n’ont jamais fait mystère de leur soutien aux « patriotes » des démocraties européennes. Alors la France ! La seule puissance nucléaire de l’Union et son seul membre permanent du Conseil de sécurité ! L’inventeur de l’unité européenne ! La deuxième puissance économique de l’Union !

Leur rêve s’est réalisé. L’extrême-droite va réduire de moitié la contribution française au budget de l’Union qui va donc se défaire puisque les 26 autres Etats membres ne combleront pas ce trou et seront au contraire amenés à réduire leur propre contribution. Voilà l’Amérique débarrassée de ce concurrent économique qui lui fait tant d’ombre. Voilà la Russie libre d’accroître sa pression sur toute l’Europe centrale afin de reconstituer une zone d’influence perdue. Voilà l’Ukraine sans plus d’Europe unie pour faire front avec elle et le Kremlin à même de peser sur un continent entier que ne protégeront plus ni les Etats-Unis ni la Défense commune dont l’Union se dotait.

Si mal nommés, les « patriotes » font de la France l’instrument de deux puissances ennemies. Ils l’abaissent et, parallèlement, démantèlent l’audiovisuel public pour l’offrir à de grandes fortunes amies et trahissent leurs électeurs les plus modestes en revenant à leurs racines et réduisant brutalement les protections sociales et les services publics.

Voilà ce qui se prépare. Voilà ce qui sera bientôt joué si les démocrates ne se ressaisissent pas – tous les démocrates, de droite, de gauche et d’ailleurs – mais chaque courant et sous-courant de la démocratie française veut son candidat et espère l’emporter contre les autres sans plus voir leur adversaire à tous.

Comment le comprendre ?

L’ego d’hommes et de femmes auxquels il est difficile de faire admettre que n’est pas De Gaulle qui veut est une partie du problème car le mythe de l’homme providentiel ressurgit en France à chaque moment de crise.

Or une crise, la France en traverse une puisqu’elle ne peut plus se permettre son train de vie, qu’elle perd pied en Afrique, que l’Allemagne prétend lui ravir sa place de première puissance militaire de l’Union, qu’elle ne peut plus jouer la carte gaullienne de l’indépendance entre Washington et Moscou et que l’avenir de ses grandes industries dépend de l’affirmation de politiques industrielles européennes.

Alors même que l’Europe s’est ralliée à leurs idées de défense commune et d’autonomie stratégique, les Français se sentent désorientés et perdus. L’Europe parle français mais au lieu d’en tirer force et fierté, les Français hésitent à adopter l’identité que leur offre ce spectaculaire succès politique, fruit d’une si longue ténacité. Si stupéfiant que cela soit, ils hésitent à endosser ce rôle d’artisans d’une renaissance et, un jour, d’une primauté européennes.

Les Français balancent entre une identité d’hier, singulière jusqu’à l’arrogance, et l’affirmation d’une identité européenne, pourtant autrement plus ambitieuse et conforme à leur Histoire nationale puisque renouant avec les temps où ils guidaient l’Europe vers de nouveaux horizons.

Dans cette présidentielle à venir, il y a la France d’hier, celle du repli sur les siècles passés, celle d’une extrême-droite et d’une extrême-gauche vieillies et radotantes, et la France de demain, bravant le vent du renouveau et défrichant les chemins d’une nouvelle puissance européenne hors desquels il n’y a pas d’autre avenir que celui de devenir le musée d’une grandeur perdue. Le drame de cette France de demain est que ses partisans se croient encore en guerre civile, bourgeois et prolétaires, droite et gauche, entreprises et partageux, alors qu’il y a longtemps que la gauche défend l’entreprise et que la droite a adopté la protection sociale. C’est ensemble qu’elles ont aujourd’hui à les défendre l’une et l’autre contre le dumping chinois, le revanchisme poutinien et la rupture de la solidarité atlantique. Comme à l’Europe entière, il faut à la France un grand parti démocrate, un parti des Lumières, de l’équité sociale et de l’innovation, de l’affirmation de l’Europe unie contre les empires qui rêveraient de se la partager. Il est encore temps mais comme à Londres et Berlin, le temps presse à Paris.

Photo : Lorie Shaull