Tribune publiée dans Libération le 20 avril 2026.
C’est un instant que l’Histoire retiendra. Debout derrière des micros soigneusement alignés, le chancelier allemand, le président français et les chefs des gouvernements italien et britannique expliquaient, vendredi dernier, le sens de leur « initiative » pour le détroit d’Ormuz qui avait réuni quelque cinquante pays à Paris.
C’était comme si la Grande-Bretagne n’était jamais sortie de l’Union, comme si l’Allemagne et la France avaient effacé tout désaccord, comme si l’Italie avait cessé de jouer en solo sa carte américaine. Non seulement les quatre premières économies européennes s’affirmaient en direction politique de l’Europe mais l’Indonésie et le Japon, l’Ukraine et l’Arabie saoudite, Singapour ou encore l’Inde et l’Australie, un quart en tout des Etats du monde et non des moindres, faisaient ce jour-là front avec elles pour s’engager à assurer la liberté de circulation dans ce détroit essentiel.
Ce n’était bien sûr pas pour l’instant tant il aurait été vain d’ajouter leurs voix à la confusion en cours. C’était pour plus tard, quand les armes se seront tues, mais ce rendez-vous n’en était que plus marquant car ce que les Européens esquissaient vendredi était en fait l’ordre international qu’ils aimeraient substituer au désordre mondial crée par Donald Trump.
Car cet homme a tant décrédibilisé la puissance américaine que ni le Golfe ni l’Asie ni l’Europe ne se fient plus aux Etats-Unis et que le monde n’a plus de gendarme, ni bon ni mauvais. Les monarchies du Golfe elles-mêmes ne veulent plus dépendre de la seule protection américaine depuis que la plus puissante armée du monde s’est avérée incapable de les protéger des conséquences de la guerre lancée contre l’Iran. Les monarchies pétrolières cherchent à s’inscrire dans de nouveaux équilibres et il en va de même des alliés asiatiques des Etats-Unis qui leur pardonnent mal d’avoir engagé cette guerre sans se soucier de la liberté de navigation dans le détroit d’Ormuz par où passent plus des deux tiers de leurs approvisionnements énergétiques.
Japon en tête, ils en sont à se demander si Donald Trump ne pourrait pas bientôt chercher à s’entendre avec la Chine à leur détriment, exactement comme il tente de s’entendre avec la Russie sur le dos des Ukrainiens et de l’Europe entière.
Quant aux Européens, ils ont vu la guerre renaître sur leur continent après que Trump a donné à comprendre, dès son premier mandat, que leur appartenance à l’Alliance atlantique ne leur garantissait plus la protection nucléaire des Etats-Unis. C’est comme si la Russie s’était senti les mains libres pour envahir l’Ukraine et les Européens ont dû découvrir ensuite que la Maison-Blanche pouvait envisager de se retirer de l’Otan et même d’annexer par la force un territoire danois.
Abyssal, un vide s’est créé mais plus il s’approfondit, plus l’Europe cherche, pas à pas, à s’affirmer en puissance politique. A l’unanimité, les Etats membres ont d’abord décidé de se doter d’une Défense commune dont, France mise à part, ils avaient longtemps refusé de jeter les bases par peur d’accélérer un éloignement des Etats-Unis.
Des crédits sont débloqués et, malgré leur insuffisance, le tournant est si bien pris que l’idée d’autonomie stratégique s’est elle aussi imposée. L’Europe a su signifier qu’elle s’opposerait par les armes aux projets d’annexion du Groenland. Protégeant par-là ses frontières, l’Union assume seule le soutien aux Ukrainiens et quand Trump a voulu faire accepter à Volodymyr Zelenski un plan de reddition concocté par le Kremlin, c’est encore elle qui a su s’y opposer en constituant, à l’initiative de Paris et de Londres, une « coalition de volontaires » pour défendre l’Ukraine.
C’est l’existence de cette coalition qui a permis de rassembler les 50 Etats de vendredi autour de la question d’Ormuz. Dès l’été dernier, les 27 sont ainsi devenus un acteur de la scène internationale et parallèlement, Inde et Australie après le Mercosur, l’Union multiplie les accords commerciaux. Elle vient d’assouplir ses règles sur la concurrence afin de favoriser la consolidation de géants industriels pouvant faire face à ceux de la Chine et des Etats-Unis. Depuis plusieurs mois, la France a entrepris de faire de sa force de frappe le nouveau parapluie de l’Europe. Défense et industrie, commerce et rapprochements politiques, l’Union se muscle et tend à faire émerger un nouveau réseau de pays à même de réinventer une stabilité internationale.
Tout reste à faire. Les institutions européennes ne sont pas adaptées à cette nouvelle donne. Tant que les partis du centre et de la social-démocraties n’auront pas admis qu’ils forment ensemble le camp de la démocratie, la route restera ouverte aux extrêmes-droites. Le temps presse. Il est tard mais si ce n’est pas l’Europe, qui ?
Photo : elysee.fr
