La fin du monde américain

Ce sont des pays où, hier encore, il n’aurait pas été concevable d’émettre une seule réserve sur les Etats-Unis. Totalement dépendants de la protection américaine face à la Corée du Nord et à la Chine, le Japon et la Corée du Sud avaient avec Washington une même relation d’absolue déférence que l’Allemagne ou la Pologne il y a peu.

Or ce n’est plus vrai, loin de là, et cette évolution pourrait bien porter en germe un nouvel ordre mondial.

Non seulement les budgets de Défense sont à la hausse à Séoul et Tokyo, non seulement on y est désormais aussi conscients qu’à Berlin ou Varsovie de la nécessité de pouvoir se défendre seuls mais la guerre d’Iran fait aujourd’hui vaciller la foi des Coréens et des Japonais en leur allié d’Outre-Pacifique.

Ce n’est pas exprimé. Tout en rondeur, les mots font comprendre sans dire mais les messages passés la semaine dernière à une mission du Parlement européen n’en étaient pas moins clairs. Premièrement, les menaces américaines de retrait de l’Otan inquiètent Séoul et Tokyo puisque ce précédent pourrait amener, demain, les Etats-Unis à prendre les mêmes distances vis-à-vis de leurs alliés asiatiques.

Japonais et Coréens partagent à cet égard la crainte de voir Donald Trump tenter de passer avec Xi Jinping un compromis visant à assurer pour longtemps des rôles dominants à la Chine et aux Etats-Unis. Ce compromis sacrifierait Taïwan que Beijing n’aurait alors plus même besoin d’envahir pour se subordonner et il se ferait bien sûr sur le dos du Japon et de la Corée exactement comme une entente entre la Maison-Blanche et le Kremlin se ferait sur celui de l’Ukraine et de l’ensemble de l’Europe.

Suscitées par la réélection de Donald Trump, ces deux craintes ont été spectaculairement amplifiées par la guerre d’Iran. Parce que plus des trois cinquièmes de leurs approvisionnements pétroliers transitent par le détroit d’Ormuz, Coréens et Japonais ont été mis en difficulté par un allié qui ne les avait pas avertis de ses intentions, les a encore moins consultés mais les presse maintenant de se débrouiller pour aller rouvrir ce verrou aux côtés des Européens.

Alors que j’évoquais cette exigence américaine, un élu de la coalition de droite au pouvoir à Tokyo a tout simplement éclaté de rire. Un autre auquel j’avais demandé si, à ses yeux, les Etats-Unis constituaient aujourd’hui une force de stabilisation ou de déstabilisation m’a répondu que nous devions tout faire, Européens et Japonais, pour les convaincre de rester du côté de la stabilisation – là où ils ne sont autrement dit plus.

Ce n’est pas seulement que Coréens et Japonais pardonnent mal aux Etats-Unis d’avoir mis à mal leur croissance par cette guerre improvisée. C’est surtout qu’ils sont effarés par l’amateurisme dont l’équipe dirigeante américaine a fait preuve.

Cela s’appelle une crise de confiance. Elle n’est pas passagère mais tout aussi sérieuse que celles que les Etats-Unis avaient créées en Europe en prétendant annexer le Groënland puis dans les monarchies pétrolières en s’avérant incapables de les protéger de représailles iraniennes que Donald Trump n’avait pas prévues.

Dans ces pays où ils étaient hier encore comme chez eux, la crédibilité des Etats-Unis devient un souvenir mais est-ce que leur imprévisibilité ouvre vraiment la voie à cette « coalition des indépendants » à laquelle Emmanuel Macron a appelé, cette même semaine dernière, à Tokyo puis Séoul ?

On n’y est pas. Le Canada est partant, le Brésil et l’Inde pourraient l’être, la Grande-Bretagne le devient mais, comme la Pologne il y a si peu, Coréens et Japonais ne veulent pas précipiter un éloignement des Etats-Unis auquel ils ne se sont pas encore résignés. Prudents, ils se rapprochent de l’Europe tout en restant poliment à quai mais c’est pourtant dans une terre retournée par les aberrations trumpistes que le président français a planté, en Européen, les graines d’un nouvel ordre mondial, « troisième voie », dit-il, entre la Chine et les Etats-Unis.

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La fin du monde américain

Ce sont des pays où, hier encore, il n’aurait pas été concevable d’émettre une seule réserve sur les Etats-Unis. Totalement dépendants de la protection américaine face à la Corée du Nord et à la Chine, le Japon et la Corée du Sud avaient avec Washington une même relation d’absolue déférence que l’Allemagne ou la Pologne il y a peu.

Or ce n’est plus vrai, loin de là, et cette évolution pourrait bien porter en germe un nouvel ordre mondial.

Non seulement les budgets de Défense sont à la hausse à Séoul et Tokyo, non seulement on y est désormais aussi conscients qu’à Berlin ou Varsovie de la nécessité de pouvoir se défendre seuls mais la guerre d’Iran fait aujourd’hui vaciller la foi des Coréens et des Japonais en leur allié d’Outre-Pacifique.

Ce n’est pas exprimé. Tout en rondeur, les mots font comprendre sans dire mais les messages passés la semaine dernière à une mission du Parlement européen n’en étaient pas moins clairs. Premièrement, les menaces américaines de retrait de l’Otan inquiètent Séoul et Tokyo puisque ce précédent pourrait amener, demain, les Etats-Unis à prendre les mêmes distances vis-à-vis de leurs alliés asiatiques.

Japonais et Coréens partagent à cet égard la crainte de voir Donald Trump tenter de passer avec Xi Jinping un compromis visant à assurer pour longtemps des rôles dominants à la Chine et aux Etats-Unis. Ce compromis sacrifierait Taïwan que Beijing n’aurait alors plus même besoin d’envahir pour se subordonner et il se ferait bien sûr sur le dos du Japon et de la Corée exactement comme une entente entre la Maison-Blanche et le Kremlin se ferait sur celui de l’Ukraine et de l’ensemble de l’Europe.

Suscitées par la réélection de Donald Trump, ces deux craintes ont été spectaculairement amplifiées par la guerre d’Iran. Parce que plus des trois cinquièmes de leurs approvisionnements pétroliers transitent par le détroit d’Ormuz, Coréens et Japonais ont été mis en difficulté par un allié qui ne les avait pas avertis de ses intentions, les a encore moins consultés mais les presse maintenant de se débrouiller pour aller rouvrir ce verrou aux côtés des Européens.

Alors que j’évoquais cette exigence américaine, un élu de la coalition de droite au pouvoir à Tokyo a tout simplement éclaté de rire. Un autre auquel j’avais demandé si, à ses yeux, les Etats-Unis constituaient aujourd’hui une force de stabilisation ou de déstabilisation m’a répondu que nous devions tout faire, Européens et Japonais, pour les convaincre de rester du côté de la stabilisation – là où ils ne sont autrement dit plus.

Ce n’est pas seulement que Coréens et Japonais pardonnent mal aux Etats-Unis d’avoir mis à mal leur croissance par cette guerre improvisée. C’est surtout qu’ils sont effarés par l’amateurisme dont l’équipe dirigeante américaine a fait preuve.

Cela s’appelle une crise de confiance. Elle n’est pas passagère mais tout aussi sérieuse que celles que les Etats-Unis avaient créées en Europe en prétendant annexer le Groënland puis dans les monarchies pétrolières en s’avérant incapables de les protéger de représailles iraniennes que Donald Trump n’avait pas prévues.

Dans ces pays où ils étaient hier encore comme chez eux, la crédibilité des Etats-Unis devient un souvenir mais est-ce que leur imprévisibilité ouvre vraiment la voie à cette « coalition des indépendants » à laquelle Emmanuel Macron a appelé, cette même semaine dernière, à Tokyo puis Séoul ?

On n’y est pas. Le Canada est partant, le Brésil et l’Inde pourraient l’être, la Grande-Bretagne le devient mais, comme la Pologne il y a si peu, Coréens et Japonais ne veulent pas précipiter un éloignement des Etats-Unis auquel ils ne se sont pas encore résignés. Prudents, ils se rapprochent de l’Europe tout en restant poliment à quai mais c’est pourtant dans une terre retournée par les aberrations trumpistes que le président français a planté, en Européen, les graines d’un nouvel ordre mondial, « troisième voie », dit-il, entre la Chine et les Etats-Unis.

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