L’Europe est divisée, passive et tellement impuissante que son effacement serait désormais acquis. On l’entend constamment dire. C’est la première des idées reçues de ce moment iranien car l’Allemagne, c’est vrai, ne désapprouve pas l’entrée en guerre des Etats-Unis et d’Israël alors que l’Espagne la condamne.
Cela fait une différence, sauf que tandis que les Allemands ne bougent pas le petit doigt, les Espagnols se sont joints à la France, la Grèce et l’Italie pour protéger Chypre, Etat de l’Union européenne auquel ses partenaires doivent appui.
Aucun des Etats de l’Union ne souhaiterait en fait que la théocratie iranienne ne l’emporte car la sécurité de l’Europe se joue au Proche-Orient tout autant qu’en Ukraine.
La France a donc envoyé son porte-avions en Méditerranée pour prêter assistance aux pays du Golfe auxquels elle est liée par des accords de défense. Elle n’entend pas participer à l’offensive israélo-américaine mais en défendant ses alliés proche-orientaux, elle s’oppose à la riposte iranienne et l’affaiblit par là-même.
Non seulement les Européens sont loin d’être passifs mais, hasard du calendrier, c’est au troisième jour de cette guerre qu’Emmanuel Macron a solennellement proposé d’étendre la dissuasion nucléaire française à ceux des pays de l’Union qui le souhaiteraient.
Il ne s’agit pas de communautariser la force de frappe et moins encore l’éventuelle décision d’y recourir. Il ne s’agit pas non plus de substituer un parapluie français à celui des Etats-Unis mais de progressivement structurer les défenses nationales autour de la dissuasion française comme elles le sont aujourd’hui autour du nucléaire américain.
Deux systèmes de protection pourraient ainsi coexister et l’Europe pourrait se préparer par-là à l’hypothèse dans laquelle les Etats-Unis renonceraient à la protéger. Allemagne en tête, huit des Etats de l’Union sont déjà partants et, parallèlement, au cinquième jour de cette guerre, l’Union européenne a annoncé l’instauration d’une préférence européenne dès lors que l’argent public est en jeu.
Les Européens sortent des dogmes du libre-échange, commencent à protéger leurs industries et se préparent à se défendre seuls. L’Europe bouge mais une absolue paresse intellectuelle conduit à partout dénoncer sa paralysie tout comme on martèle mécaniquement que seules des troupes au sol pourraient faire tomber le régime iranien.
Bizarre. Les chaînes de commandement, les stocks d’armes et les infrastructures civiles et militaires de la théocratie partent en fumée. Haï de sa population et très évidemment divisé, ce régime ne se remettra pas des destructions et de l’humiliation qu’il subit. Peut-être se survivra-t-il en la personne d’hommes sortis de ses rangs mais les Iraniennes sous le voile, la réalité du pouvoir à un Guide suprême, les relais régionaux de Téhéran prêts à prendre part à l’offensive finale contre « l’entité sioniste » et cette idée que la puissance perse et chiite qu’est l’Iran allait guider les masses sunnites et arabes dans une revanche historique contre l’Occident – tout ce rêve d’un demi-siècle s’effondre car, non, la force n’est pas vaine.
Elle détruit et fait plier mais il est en revanche vrai que, même débarrassé de sa théocratie, l’Iran devra encore échapper aux déchirements politiques et à la possible sécession de ses minorités ethniques et religieuses. Il n’est nullement exclu qu’il y parvienne mais il ne pourra pour cela compter que sur lui-même car ni Donald Trump ni Benjamin Netanyahou ne prétendent même que leur objectif serait de faire de l’Iran une démocratie.
L’un veut le réintégrer à la galaxie américaine et priver la Chine d’un pétrole qui lui est essentiel. L’autre veut que l’Iran n’œuvre plus à sa destruction. Ce siècle ne s’embarrasse pas de faux semblants mais en revient à la force des armes et à la raison d’Etat. Oui, les bombes changent la donne et, non, l’Europe ne dort pas.
