Il faut à l’Iran une transition espagnole

Tribune publiée dans Libération le 3 janvier 2026.

C’est l’agonie d’une dictature. Peut-être sera-t-elle longue et douloureuse. Peut-être est-ce au contraire dans les jours à venir qu’on verra soudainement s’écrouler cette théocratie iranienne qui avait si rapidement confisqué la révolution démocratique de 1979.

Tous les scenarios sont possibles mais les manifestations contre la cherté de la vie se sont très vite étendues et la certitude est que ce régime est à bout, divisé, honni, intellectuellement épuisé et constamment contesté depuis près de trois décennies.

En 1997, il avait suffi que Mohammad Khatami, réformateur issu des rangs du pouvoir, promette plus de tolérance, de libertés et de respect du droit, pour que les femmes, les jeunes, tout le pays ou presque, se ruent sur les bureaux de vote et le portent à la présidence de la République. L’Iran, déjà, rejetait la théocratie mais dans cette République islamique, le substantif compte beaucoup moins que l’adjectif.

La République et son président y sont coiffés par les institutions religieuses dont le chef, Ali Khamenei, le « Guide suprême », contrôle les tribunaux, l’audiovisuel, la police, les Bassidjis, milice chargée de l’ordre religieux, et surtout les Gardiens de la Révolution, l’armée du régime, Etat dans l’Etat et première puissance économique du pays. Mohammad Khatami n’avait donc rien pu tenir ou presque de ses promesses mais les Iraniens l’avaient réélu en 2001 pour réaffirmer leur volonté de changement.

Cinq ans plus tard, le Guide s’arrangeait pour que la présidence revienne à un jeune conservateur, Mahmoud Ahmadinejad, dont la réélection truquée allait provoquer près de six mois de manifestations et contestations. Baptisé « Révolution verte », ce mouvement allait préfigurer le printemps arabe de 2011 tant par ses revendications démocratiques que par son utilisation des réseaux sociaux dans l’organisation des rassemblements.

La révolution verte sera écrasée dans le sang mais l’Iran élira ensuite et réélira massivement un réformateur, Hassan Rohani. En 2017, vingt ans après la première élection de Khatami, on en était ainsi au cinquième désaveu populaire de la théocratie lorsque des brutalités policières tuent une jeune étudiante kurde, Mahsa Amini, arrêtée pour un voile mal porté.

C’est le début du mouvement de protestation « Femme, Vie, Liberté » qui s’en prend nommément au Guide et fait si massivement tomber les voiles que le régime a désormais pratiquement renoncé à en imposer le port. Ce mouvement a été brisé, comme les autres, mais le pouvoir a dû céder devant l’insurrection des femmes avant même que les bombardements israélo-américains ne laissent voir son impuissance et ce sont maintenant les prix – plus de 50% d’inflation – qui ont mobilisé les commerçants du Bazar, autrefois piliers du régime, les étudiants et les villes de province.

L’actuel président, un réformateur, vient de déclarer à l’évidente attention de la mollahcratie, que « si nous ne résolvons pas le problème des moyens de subsistance des gens, nous finirons en enfer » et il disait vrai. En tirant, le régime risque de provoquer une insurrection populaire. En ne tirant pas, il laisserait voir que le pouvoir est à prendre. Le Guide est vieux, malade, fatigué. Le régime et le clergé lui-même sont de plus en plus divisés. Tout peut arriver mais ce qu’il faut aujourd’hui souhaiter est que les éléments les plus lucides du régime prennent leurs responsabilités en annonçant l’ouverture des prisons et de nouvelles élections parlementaires permettant l’élaboration d’une nouvelle constitution.

Il faut à l’Iran une transition négociée qui ne peut être amorcée que de l’intérieur du régime, comme en Espagne après Franco. Si ce n’est pas cela, ce sera la guerre civile à court ou moyen terme, des flots de sang et l’intervention de si nombreux acteurs étrangers que les tensions internationales en seront encore aggravées. Les Iraniens ne méritent pas cela et le monde encore moins.

( Photo : Sima Ghaffarzadeh )

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Il faut à l’Iran une transition espagnole

Tribune publiée dans Libération le 3 janvier 2026.

C’est l’agonie d’une dictature. Peut-être sera-t-elle longue et douloureuse. Peut-être est-ce au contraire dans les jours à venir qu’on verra soudainement s’écrouler cette théocratie iranienne qui avait si rapidement confisqué la révolution démocratique de 1979.

Tous les scenarios sont possibles mais les manifestations contre la cherté de la vie se sont très vite étendues et la certitude est que ce régime est à bout, divisé, honni, intellectuellement épuisé et constamment contesté depuis près de trois décennies.

En 1997, il avait suffi que Mohammad Khatami, réformateur issu des rangs du pouvoir, promette plus de tolérance, de libertés et de respect du droit, pour que les femmes, les jeunes, tout le pays ou presque, se ruent sur les bureaux de vote et le portent à la présidence de la République. L’Iran, déjà, rejetait la théocratie mais dans cette République islamique, le substantif compte beaucoup moins que l’adjectif.

La République et son président y sont coiffés par les institutions religieuses dont le chef, Ali Khamenei, le « Guide suprême », contrôle les tribunaux, l’audiovisuel, la police, les Bassidjis, milice chargée de l’ordre religieux, et surtout les Gardiens de la Révolution, l’armée du régime, Etat dans l’Etat et première puissance économique du pays. Mohammad Khatami n’avait donc rien pu tenir ou presque de ses promesses mais les Iraniens l’avaient réélu en 2001 pour réaffirmer leur volonté de changement.

Cinq ans plus tard, le Guide s’arrangeait pour que la présidence revienne à un jeune conservateur, Mahmoud Ahmadinejad, dont la réélection truquée allait provoquer près de six mois de manifestations et contestations. Baptisé « Révolution verte », ce mouvement allait préfigurer le printemps arabe de 2011 tant par ses revendications démocratiques que par son utilisation des réseaux sociaux dans l’organisation des rassemblements.

La révolution verte sera écrasée dans le sang mais l’Iran élira ensuite et réélira massivement un réformateur, Hassan Rohani. En 2017, vingt ans après la première élection de Khatami, on en était ainsi au cinquième désaveu populaire de la théocratie lorsque des brutalités policières tuent une jeune étudiante kurde, Mahsa Amini, arrêtée pour un voile mal porté.

C’est le début du mouvement de protestation « Femme, Vie, Liberté » qui s’en prend nommément au Guide et fait si massivement tomber les voiles que le régime a désormais pratiquement renoncé à en imposer le port. Ce mouvement a été brisé, comme les autres, mais le pouvoir a dû céder devant l’insurrection des femmes avant même que les bombardements israélo-américains ne laissent voir son impuissance et ce sont maintenant les prix – plus de 50% d’inflation – qui ont mobilisé les commerçants du Bazar, autrefois piliers du régime, les étudiants et les villes de province.

L’actuel président, un réformateur, vient de déclarer à l’évidente attention de la mollahcratie, que « si nous ne résolvons pas le problème des moyens de subsistance des gens, nous finirons en enfer » et il disait vrai. En tirant, le régime risque de provoquer une insurrection populaire. En ne tirant pas, il laisserait voir que le pouvoir est à prendre. Le Guide est vieux, malade, fatigué. Le régime et le clergé lui-même sont de plus en plus divisés. Tout peut arriver mais ce qu’il faut aujourd’hui souhaiter est que les éléments les plus lucides du régime prennent leurs responsabilités en annonçant l’ouverture des prisons et de nouvelles élections parlementaires permettant l’élaboration d’une nouvelle constitution.

Il faut à l’Iran une transition négociée qui ne peut être amorcée que de l’intérieur du régime, comme en Espagne après Franco. Si ce n’est pas cela, ce sera la guerre civile à court ou moyen terme, des flots de sang et l’intervention de si nombreux acteurs étrangers que les tensions internationales en seront encore aggravées. Les Iraniens ne méritent pas cela et le monde encore moins.

( Photo : Sima Ghaffarzadeh )

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