L’ère du post-poutinisme

C’est sa fin qu’il faut envisager. Sous trois jours, trois mois ou trois ans, c’en sera fini de Vladimir Poutine et pas seulement parce que les réseaux sociaux russes débordent de doléances sur les difficultés économiques rencontrées par une population qui voit maintenant se multiplier les frappes ukrainiennes sur son sol.

Pour Poutine cette guerre qu’il ne voulait pas même nommer tant elle devait être courte a bien mal tourné mais ce n’est pas un autre lui-même qui lui succédera. Lorsque cette si longue et sinistre page d’Histoire se sera tournée sur ce dictateur, c’est tout le poutinisme qui se défera car l’épuisement de ce système a maintenant effacé son triomphe initial.

Vladimir Poutine avait d’abord eu pour lui d’être l’absolu contraire de ce dont les Russes ne voulaient plus. Au vieil alcoolique embrumé dès le milieu de matinée succède au tournant du siècle un svelte jeune homme tout en muscle et droit sorti des services secrets. Boris Eltsine, le parrain des privatisations sauvages, est écarté au profit d’un James Bond qui promet à la fois une revanche contre la prédation des richesses nationales et la réaffirmation d’une grandeur russe.

Improbable promesse d’un Mani pulite russe et d’un Make Russia Great Again, Vladimir Poutine est ainsi accueilli comme un sauveur. Il est le vengeur d’une Russie humiliée et sa popularité est si écrasante qu’il faudra quelque dix ans aux Russes pour comprendre qu’ils ont troqué les oligarques de Boris Eltsine contre ceux de son successeur et un mafieux non-violent et gâteux contre un cruel chef de gang sous lequel l’opposition devient une maladie mortelle.

C’est la fin du premier poutinisme et parce que même les dictateurs ont besoin d’une légitimité, sans doute aussi parce que cette ambition le flattait, Poutine en vient alors à la reconstitution de l’empire, non pas de l’URSS mais de l’empire des tsars qu’il reproche à Lénine d’avoir défait en en faisant une Union de Républiques à l’identité nationale reconnue.

C’est l’annexion de la Crimée, l’insidieuse main mise sur le Donbass puis l’invasion de l’Ukraine, une aventure dont les premiers temps ne déplaisent pas à tous les Russes des classes moyennes urbaines puisque ce ne sont pas leurs enfants qu’on envoie au front et que la Crimée, l’Ukraine… « c’était tout de même à nous », pensent et murmurent beaucoup d’entre eux.

Cette aventure aurait pu pérenniser ce régime pour bien des décennies mais le poutinisme deuxième manière s’écrase sur la résistance ukrainienne et n’aura pas de troisième mouture parce que Poutine est désormais trop vieux pour se réinventer.

Obstiné dans un échec dont il ne sait plus comment se sortir, il voudra peut-être tester l’Europe dans les Pay baltes. Il s’enfoncera dans l’erreur jusqu’à ce qu’il soit trop tard pour même tenter de se refaire et ses successeurs se diviseront si vite que leurs rivalités créeront un appel d’air.

Chacun se cherchera des alliés. Chacun voudra se faire la plus évidente des ruptures avec un passé de reculs et d’humiliations. Il soufflera, en un mot, ce vent d’audace et de liberté qui, toujours, marque la fin des trop longues dictatures et les emporte sur son passage.

On ne peut malheureusement pas exclure que cela ne soit qu’une parenthèse, pas beaucoup plus longue que la Nouvelle politique économique lancée par Lénine, le dégel khrouchtchévien, la Pérestroïka gorbatchévienne ou l’anarchie eltsinienne. Les difficultés seront si grandes qu’un regel pourrait succéder au dégel mais depuis la mort de Staline, la Russie a entamé une lente et interminable marche vers la liberté dont les coups d’arrêt et les régressions ne peuvent faire oublier qu’elle est constante. Le chemin reste long. Il est incertain mais entre la prise de la Bastille et la stabilisation de sa démocratie, la France a connu quatre-vingts ans d’à-coups, dix de plus que la Russie n’en a traversé de la déstalinisation à aujourd’hui.

Photo : kremlin.ru

English Polski Română

L’ère du post-poutinisme

C’est sa fin qu’il faut envisager. Sous trois jours, trois mois ou trois ans, c’en sera fini de Vladimir Poutine et pas seulement parce que les réseaux sociaux russes débordent de doléances sur les difficultés économiques rencontrées par une population qui voit maintenant se multiplier les frappes ukrainiennes sur son sol.

Pour Poutine cette guerre qu’il ne voulait pas même nommer tant elle devait être courte a bien mal tourné mais ce n’est pas un autre lui-même qui lui succédera. Lorsque cette si longue et sinistre page d’Histoire se sera tournée sur ce dictateur, c’est tout le poutinisme qui se défera car l’épuisement de ce système a maintenant effacé son triomphe initial.

Vladimir Poutine avait d’abord eu pour lui d’être l’absolu contraire de ce dont les Russes ne voulaient plus. Au vieil alcoolique embrumé dès le milieu de matinée succède au tournant du siècle un svelte jeune homme tout en muscle et droit sorti des services secrets. Boris Eltsine, le parrain des privatisations sauvages, est écarté au profit d’un James Bond qui promet à la fois une revanche contre la prédation des richesses nationales et la réaffirmation d’une grandeur russe.

Improbable promesse d’un Mani pulite russe et d’un Make Russia Great Again, Vladimir Poutine est ainsi accueilli comme un sauveur. Il est le vengeur d’une Russie humiliée et sa popularité est si écrasante qu’il faudra quelque dix ans aux Russes pour comprendre qu’ils ont troqué les oligarques de Boris Eltsine contre ceux de son successeur et un mafieux non-violent et gâteux contre un cruel chef de gang sous lequel l’opposition devient une maladie mortelle.

C’est la fin du premier poutinisme et parce que même les dictateurs ont besoin d’une légitimité, sans doute aussi parce que cette ambition le flattait, Poutine en vient alors à la reconstitution de l’empire, non pas de l’URSS mais de l’empire des tsars qu’il reproche à Lénine d’avoir défait en en faisant une Union de Républiques à l’identité nationale reconnue.

C’est l’annexion de la Crimée, l’insidieuse main mise sur le Donbass puis l’invasion de l’Ukraine, une aventure dont les premiers temps ne déplaisent pas à tous les Russes des classes moyennes urbaines puisque ce ne sont pas leurs enfants qu’on envoie au front et que la Crimée, l’Ukraine… « c’était tout de même à nous », pensent et murmurent beaucoup d’entre eux.

Cette aventure aurait pu pérenniser ce régime pour bien des décennies mais le poutinisme deuxième manière s’écrase sur la résistance ukrainienne et n’aura pas de troisième mouture parce que Poutine est désormais trop vieux pour se réinventer.

Obstiné dans un échec dont il ne sait plus comment se sortir, il voudra peut-être tester l’Europe dans les Pay baltes. Il s’enfoncera dans l’erreur jusqu’à ce qu’il soit trop tard pour même tenter de se refaire et ses successeurs se diviseront si vite que leurs rivalités créeront un appel d’air.

Chacun se cherchera des alliés. Chacun voudra se faire la plus évidente des ruptures avec un passé de reculs et d’humiliations. Il soufflera, en un mot, ce vent d’audace et de liberté qui, toujours, marque la fin des trop longues dictatures et les emporte sur son passage.

On ne peut malheureusement pas exclure que cela ne soit qu’une parenthèse, pas beaucoup plus longue que la Nouvelle politique économique lancée par Lénine, le dégel khrouchtchévien, la Pérestroïka gorbatchévienne ou l’anarchie eltsinienne. Les difficultés seront si grandes qu’un regel pourrait succéder au dégel mais depuis la mort de Staline, la Russie a entamé une lente et interminable marche vers la liberté dont les coups d’arrêt et les régressions ne peuvent faire oublier qu’elle est constante. Le chemin reste long. Il est incertain mais entre la prise de la Bastille et la stabilisation de sa démocratie, la France a connu quatre-vingts ans d’à-coups, dix de plus que la Russie n’en a traversé de la déstalinisation à aujourd’hui.

Photo : kremlin.ru

English Polski Română