Lubies de Trump, force de l’Europe

Tribune publiée dans Libération le 19 janvier 2026.

On lui reprochait hier de trop en faire. On la dénonce aujourd’hui comme incapable de relever le gant. « Où est-elle cette Union ? Que fait-elle ? Bravo la désunion ! », entend-on maintenant que les Européens sont menacés par Poutine, horrifiés par le bain de sang iranien, effarés par le recul du droit international et constamment défiés surtout par Donald Trump qui, dernière lubie, voudrait utiliser les droits de douane pour nous faire accepter l’annexion du Groënland.

Alors même que c’est eux, la majorité d’entre eux, qui avaient si obstinément refusé de faire de l’Union une puissance politique et militaire, les Européens la voudraient soudain aussi forte qu’un Etat fédéral, que ces Etats-Unis d’Europe dans lesquels ils avaient si longtemps vu l’abomination à combattre.

Car enfin, aux atlantistes d’hier, on pourrait rappeler que c’est eux qui avaient barré la route à la défense commune ; aux eurosceptiques, que c’est à cause d’eux que l’Union politique reste à construire ; aux Britanniques, qu’ils n’avaient rejoint l’Union que pour empêcher son affirmation avant de la quitter et aux Français que c’est eux seuls qui avaient refusé en 1954 la Communauté européenne de défense grâce à laquelle nous aurions pu former d’emblée une union politique.

Il y aurait vingt leçons à tirer de ces erreurs du passé mais l’urgence est ailleurs.

L’urgence est de cesser de nous sous-estimer.

Nous avons su répondre à l’affaiblissement de l’Alliance atlantique par Donald Trump et à l’invasion de l’Ukraine par Vladimir Poutine en jetant les bases d’une défense commune. Nous sommes loin d’y avoir encore mis assez d’argent et de détermination mais nous l’avons fait et, bien qu’insuffisamment, nous avons su armer l’Ukraine, la financer, emprunter pour lui prêter 90 milliards d’euros et faire front avec elle lorsque la Maison-Blanche a voulu lui imposer, l’été dernier, la reddition dont rêve le Kremlin.

C’est grâce à l’immédiate mobilisation de 25 des 27 pays de l’Union appuyés par la Grande-Bretagne, le Canada, la Norvège et l’Australie que les Ukrainiens ont pu ne pas céder aux pressions russo-américaines. C’est ce succès qu’il faut voir et non pas le fait, bien secondaire, que la République tchèque ait désormais rejoint la Hongrie et la Slovaquie dans leur soumission au Kremlin.

Malgré l’immense retard que nous a fait prendre l’aveuglement des nationalistes, des atlantistes et des eurosceptiques nous avons pu imposer un rapport de forces à Donald Trump. Nous l’avons pu parce que l’économie américaine, haute-technologie en tête, ne peut pas se passer des 450 millions de consommateurs de notre marché commun et que les Etats-Unis auraient tout autant et peut-être même plus à perdre que nous à une guerre commerciale.

Même Donald Trump doit savoir jusqu’où ne pas aller trop loin et cela d’autant plus qu’en brisant l’Alliance atlantique ou privant l’Ukraine du renseignement américain, il achèverait de décrédibiliser les Etats-Unis en perdant la confiance de tous leurs alliés, notamment asiatiques.

Même sans défense commune, même sans institutions à la hauteur des défis d’aujourd’hui, nous restons incontournables pour les Etats-Unis qui n’ont jamais été aussi divisés depuis la guerre de sécession alors que nous n’avons, nous, jamais été aussi unis, pas même sous Rome.

La Maison-Blanche ne peut pas l’ignorer et c’est pour cela que l’envoi de contingents européens au Groënland, même symboliques, a beaucoup plus de poids qu’on ne le dit. Il signifie que nous serions prêts à défendre, les armes à la main, la souveraineté de ce pays européen contre une tentative d’annexion par la force.

Le message est si clair que Donald Trump a préféré en revenir à ses épouvantails douaniers. Il n’est, lui, pas prêt à prendre le risque politique d’un affrontement armé avec les alliés européens des Etats-Unis alors que les élections de mi-mandat se profilent, qu’il recule dans les sondages et que 83% des Américains se refuseraient à même acheter le Groënland.

L’Union européenne doit faire plus, beaucoup plus.

L’Union ne doit pas se réformer mais se réinventer.

Tout est à faire mais cessons de ne voir que nos faiblesses et aucune de nos forces. Cessons d’annoncer comme inévitable la victoire du RN en France et de l’AfD en Allemagne. Cessons de nous dire morts et enterrés alors que loin de plier devant tant de défis nous nous en renforçons, pas assez – oui, c’est hélas vrai – mais bien plus qu’on ne le croit.

Photo par Polina Tankilevitch

English Deutsch

Lubies de Trump, force de l’Europe

Tribune publiée dans Libération le 19 janvier 2026.

On lui reprochait hier de trop en faire. On la dénonce aujourd’hui comme incapable de relever le gant. « Où est-elle cette Union ? Que fait-elle ? Bravo la désunion ! », entend-on maintenant que les Européens sont menacés par Poutine, horrifiés par le bain de sang iranien, effarés par le recul du droit international et constamment défiés surtout par Donald Trump qui, dernière lubie, voudrait utiliser les droits de douane pour nous faire accepter l’annexion du Groënland.

Alors même que c’est eux, la majorité d’entre eux, qui avaient si obstinément refusé de faire de l’Union une puissance politique et militaire, les Européens la voudraient soudain aussi forte qu’un Etat fédéral, que ces Etats-Unis d’Europe dans lesquels ils avaient si longtemps vu l’abomination à combattre.

Car enfin, aux atlantistes d’hier, on pourrait rappeler que c’est eux qui avaient barré la route à la défense commune ; aux eurosceptiques, que c’est à cause d’eux que l’Union politique reste à construire ; aux Britanniques, qu’ils n’avaient rejoint l’Union que pour empêcher son affirmation avant de la quitter et aux Français que c’est eux seuls qui avaient refusé en 1954 la Communauté européenne de défense grâce à laquelle nous aurions pu former d’emblée une union politique.

Il y aurait vingt leçons à tirer de ces erreurs du passé mais l’urgence est ailleurs.

L’urgence est de cesser de nous sous-estimer.

Nous avons su répondre à l’affaiblissement de l’Alliance atlantique par Donald Trump et à l’invasion de l’Ukraine par Vladimir Poutine en jetant les bases d’une défense commune. Nous sommes loin d’y avoir encore mis assez d’argent et de détermination mais nous l’avons fait et, bien qu’insuffisamment, nous avons su armer l’Ukraine, la financer, emprunter pour lui prêter 90 milliards d’euros et faire front avec elle lorsque la Maison-Blanche a voulu lui imposer, l’été dernier, la reddition dont rêve le Kremlin.

C’est grâce à l’immédiate mobilisation de 25 des 27 pays de l’Union appuyés par la Grande-Bretagne, le Canada, la Norvège et l’Australie que les Ukrainiens ont pu ne pas céder aux pressions russo-américaines. C’est ce succès qu’il faut voir et non pas le fait, bien secondaire, que la République tchèque ait désormais rejoint la Hongrie et la Slovaquie dans leur soumission au Kremlin.

Malgré l’immense retard que nous a fait prendre l’aveuglement des nationalistes, des atlantistes et des eurosceptiques nous avons pu imposer un rapport de forces à Donald Trump. Nous l’avons pu parce que l’économie américaine, haute-technologie en tête, ne peut pas se passer des 450 millions de consommateurs de notre marché commun et que les Etats-Unis auraient tout autant et peut-être même plus à perdre que nous à une guerre commerciale.

Même Donald Trump doit savoir jusqu’où ne pas aller trop loin et cela d’autant plus qu’en brisant l’Alliance atlantique ou privant l’Ukraine du renseignement américain, il achèverait de décrédibiliser les Etats-Unis en perdant la confiance de tous leurs alliés, notamment asiatiques.

Même sans défense commune, même sans institutions à la hauteur des défis d’aujourd’hui, nous restons incontournables pour les Etats-Unis qui n’ont jamais été aussi divisés depuis la guerre de sécession alors que nous n’avons, nous, jamais été aussi unis, pas même sous Rome.

La Maison-Blanche ne peut pas l’ignorer et c’est pour cela que l’envoi de contingents européens au Groënland, même symboliques, a beaucoup plus de poids qu’on ne le dit. Il signifie que nous serions prêts à défendre, les armes à la main, la souveraineté de ce pays européen contre une tentative d’annexion par la force.

Le message est si clair que Donald Trump a préféré en revenir à ses épouvantails douaniers. Il n’est, lui, pas prêt à prendre le risque politique d’un affrontement armé avec les alliés européens des Etats-Unis alors que les élections de mi-mandat se profilent, qu’il recule dans les sondages et que 83% des Américains se refuseraient à même acheter le Groënland.

L’Union européenne doit faire plus, beaucoup plus.

L’Union ne doit pas se réformer mais se réinventer.

Tout est à faire mais cessons de ne voir que nos faiblesses et aucune de nos forces. Cessons d’annoncer comme inévitable la victoire du RN en France et de l’AfD en Allemagne. Cessons de nous dire morts et enterrés alors que loin de plier devant tant de défis nous nous en renforçons, pas assez – oui, c’est hélas vrai – mais bien plus qu’on ne le croit.

Photo par Polina Tankilevitch

English Deutsch