Le remodelage du Proche-Orient

Tribune publiée dans Libération le 12 janvier 2026.

Talleyrand les en avait avertis. « On peut tout faire avec des baïonnettes, disait-il, sauf s’asseoir dessus » et cette profonde vérité, le Guide suprême iranien et son régime ne vont pas tarder à l’éprouver.

Dans les prochains jours ou les prochains mois, ils tomberont. Après un instant de bonheur fou, l’Iran devra se reconstruire tandis que le Proche-Orient tout entier en sera remodelé. La chute de cette dictature n’ouvrira pas les portes du paradis mais oui, elle tombera et tant mieux, enfin, car elle n’a plus pour elle que des armes.

Balles, drones et chars, c’est d’elles dont le Guide suprême a menacé vendredi les manifestants qui ne veulent plus ni de lui ni de son régime. Avec des armes, on tue et on intimide. Elles comptent d’autant plus qu’en presque un demi-siècle d’existence, la République islamique s’est forcément attaché des groupes sociaux entiers, des millions de familles qui perdraient tout avec elle et tenteront de la défendre mais les armes, ça s’épuise.

Il faut ou bien en racheter quand les arsenaux se vident ou bien avoir quelque chose à proposer pour recréer un consensus minimum. Dans tous les cas, il faut de l’argent, beaucoup d’argent, alors le programme nucléaire, les sanctions internationales et le financement du Hezbollah libanais, de la dictature syrienne, des Houthis yéménites, des milices chiites irakiennes et de tous les autres relais régionaux des mollahs, ont tant vidé les coffres qu’il n’y a plus un sou à offrir aux Iraniens, pas plus en augmentation de salaires qu’en infrastructures ou dépenses sociales.

Pas question non plus de faire à nouveau rêver ce pays de grandeur nationale puisque la révolution iranienne n’inspire plus quiconque au Proche-Orient et que les mollahs y ont perdu toute leur influence régionale en y perdant leurs amis et obligés. Les mollahs n’ont plus même l’espoir de faire durablement peur aux Iraniens maintenant qu’ils ont été incapables de résister aux bombardements israélo-américains ou d’aller frapper Tel Aviv en représailles.

Ce pouvoir est à l’os.

Ce pouvoir est à nu. Ce pouvoir est fini car sa seule véritable réussite, l’accès des femmes aux études universitaires, s’est retournée contre lui depuis que les étudiantes ont su imposer l’abandon du voile. Bien des militaires, des figures et des soutiens du régime ne tarderont pas à se retourner pour se refaire une virginité ou éviter de vaines atrocités.

Entre obstinés et pragmatiques, idéologues et réformateurs, aveugles et réalistes, ce pouvoir ne pourra que se fracturer. Une page se tourne à Téhéran. Espérons qu’elle soit aussi peu sanglante et longue que possible mais, en tout état de cause, de grands changements s’annoncent.

Dès lors qu’il n’y a plus d’affrontement entre l’axe irano-chiite et les puissantes sunnites pour assurer la pérennité des frontières, le fractionnement des Etats dessinés par les partages coloniaux va s’accentuer.

Il est aujourd’hui à l’œuvre en Syrie où la question kurde pourrait bientôt conduire à une intervention de la Turquie puis compromettre l’équilibre communautaire du Liban limitrophe. Depuis longtemps autonome, le Kurdistan irakien pourrait encore plus se détacher de Bagdad. En Iran même, les minorités religieuses et nationales installées aux frontières du pays pourraient être tentées par des aventures centrifuges.

Toute la région peut insensiblement être précipitée dans des tensions mettant aux prises les puissances rivales que sont l’Arabie saoudite, la Turquie, les Emirats et un Iran qui aurait bientôt retrouvé des alliés et des forces. L’immense paradoxe est qu’Israël n’aurait alors plus d’adversaire étatique et que l’ancienne vision iranienne d’un rapprochement des trois puissances régionales non-arabes – Turquie, Iran, Israël – pourrait connaître un retour en grâce.

Image : Sam Kal

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Le remodelage du Proche-Orient

Tribune publiée dans Libération le 12 janvier 2026.

Talleyrand les en avait avertis. « On peut tout faire avec des baïonnettes, disait-il, sauf s’asseoir dessus » et cette profonde vérité, le Guide suprême iranien et son régime ne vont pas tarder à l’éprouver.

Dans les prochains jours ou les prochains mois, ils tomberont. Après un instant de bonheur fou, l’Iran devra se reconstruire tandis que le Proche-Orient tout entier en sera remodelé. La chute de cette dictature n’ouvrira pas les portes du paradis mais oui, elle tombera et tant mieux, enfin, car elle n’a plus pour elle que des armes.

Balles, drones et chars, c’est d’elles dont le Guide suprême a menacé vendredi les manifestants qui ne veulent plus ni de lui ni de son régime. Avec des armes, on tue et on intimide. Elles comptent d’autant plus qu’en presque un demi-siècle d’existence, la République islamique s’est forcément attaché des groupes sociaux entiers, des millions de familles qui perdraient tout avec elle et tenteront de la défendre mais les armes, ça s’épuise.

Il faut ou bien en racheter quand les arsenaux se vident ou bien avoir quelque chose à proposer pour recréer un consensus minimum. Dans tous les cas, il faut de l’argent, beaucoup d’argent, alors le programme nucléaire, les sanctions internationales et le financement du Hezbollah libanais, de la dictature syrienne, des Houthis yéménites, des milices chiites irakiennes et de tous les autres relais régionaux des mollahs, ont tant vidé les coffres qu’il n’y a plus un sou à offrir aux Iraniens, pas plus en augmentation de salaires qu’en infrastructures ou dépenses sociales.

Pas question non plus de faire à nouveau rêver ce pays de grandeur nationale puisque la révolution iranienne n’inspire plus quiconque au Proche-Orient et que les mollahs y ont perdu toute leur influence régionale en y perdant leurs amis et obligés. Les mollahs n’ont plus même l’espoir de faire durablement peur aux Iraniens maintenant qu’ils ont été incapables de résister aux bombardements israélo-américains ou d’aller frapper Tel Aviv en représailles.

Ce pouvoir est à l’os.

Ce pouvoir est à nu. Ce pouvoir est fini car sa seule véritable réussite, l’accès des femmes aux études universitaires, s’est retournée contre lui depuis que les étudiantes ont su imposer l’abandon du voile. Bien des militaires, des figures et des soutiens du régime ne tarderont pas à se retourner pour se refaire une virginité ou éviter de vaines atrocités.

Entre obstinés et pragmatiques, idéologues et réformateurs, aveugles et réalistes, ce pouvoir ne pourra que se fracturer. Une page se tourne à Téhéran. Espérons qu’elle soit aussi peu sanglante et longue que possible mais, en tout état de cause, de grands changements s’annoncent.

Dès lors qu’il n’y a plus d’affrontement entre l’axe irano-chiite et les puissantes sunnites pour assurer la pérennité des frontières, le fractionnement des Etats dessinés par les partages coloniaux va s’accentuer.

Il est aujourd’hui à l’œuvre en Syrie où la question kurde pourrait bientôt conduire à une intervention de la Turquie puis compromettre l’équilibre communautaire du Liban limitrophe. Depuis longtemps autonome, le Kurdistan irakien pourrait encore plus se détacher de Bagdad. En Iran même, les minorités religieuses et nationales installées aux frontières du pays pourraient être tentées par des aventures centrifuges.

Toute la région peut insensiblement être précipitée dans des tensions mettant aux prises les puissances rivales que sont l’Arabie saoudite, la Turquie, les Emirats et un Iran qui aurait bientôt retrouvé des alliés et des forces. L’immense paradoxe est qu’Israël n’aurait alors plus d’adversaire étatique et que l’ancienne vision iranienne d’un rapprochement des trois puissances régionales non-arabes – Turquie, Iran, Israël – pourrait connaître un retour en grâce.

Image : Sam Kal

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