La parenthèse du droit international s’est refermée dans le ciel iranien

Tribune publiée dans Libération le 2 mars 2026.

La mort d’un tyran, ça ne se regrette pas. Ça se fête et il y avait, samedi soir, toutes les raisons de penser au bonheur des Iraniens, aux dizaines de milliers d’opposants, de prisonniers et de manifestants que ce «Guide suprême» avait fait assassiner, aux quelque 1 500 personnes qu’il avait fait pendre la seule année dernière, à Mahsa Amini tabassée à mort pour un voile mal porté, à l’invention du jihadisme par son régime et à toutes les victimes des attentats qu’il avait fomentés à travers le monde et pourtant…

D’où vient pourtant ce malaise dont on ne se défait pas ? Tient-il au fait que c’est à un homme qui est tout sauf un démocrate et qui espère en tirer un profit politique que l’on doit d’être débarrassé d’Ali Khamenei ? Non, pas du tout, car s’il serait absurde de regretter que l’URSS ait tant contribué à la fin de Hitler, comment regretterait-on que ce soit sous les coups de l’Amérique, même celle de Trump, que ce tyran soit tombé ?

Que craint-on en l’occurrence ?

Est-ce alors qu’il faudrait craindre le «vide politique» créé par cette mort et le « chaos régional » qui pourrait s’ensuivre ? Non, pas plus, car il faudrait à ce compte souhaiter la pérennité des dictatures de Vladimir Poutine ou Xi Jinping. Tout changement brutal est porteur d’instabilité, mais cela ne rend pour autant pas tout statu quo souhaitable et que craint-on en l’occurrence ?

Le régime iranien dispose encore d’armes mais pas en assez grand nombre pour vraiment mettre le Golfe à feu et à sang. Sunnite, la rue arabe ne va, quant à elle, pas se soulever pour défendre une dictature perse, chiite, en perte de vitesse et qui, de surcroît, la bombarde. Il n’est en revanche pas exclu que, dans les frontières de l’Iran, les nostalgiques du Guide tentent de conserver leur pouvoir par la force. Le sang peut couler à flots, mais les différents courants du régime vont tous jouer leur carte et de nouvelles alliances vont se nouer. Les plus durs seront isolés et le chaos créateur prend ainsi le pas sur l’absolu désordre qu’est l’ordre figé par la peur.

Serait-ce donc, autre hypothèse, qu’une aspiration à l’indépendance des minorités ethniques et religieuses des confins de l’Iran puisse bouleverser l’ensemble des frontières proche-orientales ?

Ce n’est pas impossible mais, même si cela se produisait, ce n’est pas la disparition d’Ali Khamenei qu’il faudrait incriminer. Ce serait la fin de l’Empire ottoman sous lequel il n’y avait pas de frontières ; les colonisations française et britannique qui avaient refusé aux Kurdes un foyer national et dessiné des Etats plurinationaux pour mieux assurer leur domination ; la guerre froide qui avait provisoirement permis l’intangibilité de ces frontières artificielles et l’écroulement soviétique qui a réveillé une myriade de conflits gelés au Proche-Orient comme partout – bref, tout le XXe siècle.

Effacer plusieurs mois d’échecs

L’ombre à cette joie est ailleurs. Elle est que ces bombardements et l’élimination du Guide ont définitivement enterré le droit international.

Donald Trump a beau invoquer la « menace imminente » que la République islamique aurait fait peser sur les Etats-Unis, il n’y a aucune raison d’y croire. Il est intervenu parce que ses alliés israélien et saoudien l’en pressaient, que les renseignements israélien et américain faisaient état de cette possibilité de cibler, samedi matin, une réunion des plus hauts dirigeants iraniens autour du Guide et qu’il a souhaité effacer plusieurs mois d’échecs en s’adjugeant la gloire d’avoir fait tomber une indéfendable dictature.

Donald Trump est intervenu en Iran car ça l’arrangeait et Vladimir Poutine peut maintenant feindre de s’insurger contre une « violation cynique » du « droit international » afin de relativiser son agression contre l’Ukraine. Personne ne sera dupe mais le droit du plus fort est désormais aussi bien promu par la Maison Blanche que par le Kremlin. La parenthèse de l’après-guerre s’est refermée dans le ciel iranien et de cela, il n’y aurait aucune raison de se réjouir

Photo : Mohammed Barno/Avash Media

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La parenthèse du droit international s’est refermée dans le ciel iranien

Tribune publiée dans Libération le 2 mars 2026.

La mort d’un tyran, ça ne se regrette pas. Ça se fête et il y avait, samedi soir, toutes les raisons de penser au bonheur des Iraniens, aux dizaines de milliers d’opposants, de prisonniers et de manifestants que ce «Guide suprême» avait fait assassiner, aux quelque 1 500 personnes qu’il avait fait pendre la seule année dernière, à Mahsa Amini tabassée à mort pour un voile mal porté, à l’invention du jihadisme par son régime et à toutes les victimes des attentats qu’il avait fomentés à travers le monde et pourtant…

D’où vient pourtant ce malaise dont on ne se défait pas ? Tient-il au fait que c’est à un homme qui est tout sauf un démocrate et qui espère en tirer un profit politique que l’on doit d’être débarrassé d’Ali Khamenei ? Non, pas du tout, car s’il serait absurde de regretter que l’URSS ait tant contribué à la fin de Hitler, comment regretterait-on que ce soit sous les coups de l’Amérique, même celle de Trump, que ce tyran soit tombé ?

Que craint-on en l’occurrence ?

Est-ce alors qu’il faudrait craindre le «vide politique» créé par cette mort et le « chaos régional » qui pourrait s’ensuivre ? Non, pas plus, car il faudrait à ce compte souhaiter la pérennité des dictatures de Vladimir Poutine ou Xi Jinping. Tout changement brutal est porteur d’instabilité, mais cela ne rend pour autant pas tout statu quo souhaitable et que craint-on en l’occurrence ?

Le régime iranien dispose encore d’armes mais pas en assez grand nombre pour vraiment mettre le Golfe à feu et à sang. Sunnite, la rue arabe ne va, quant à elle, pas se soulever pour défendre une dictature perse, chiite, en perte de vitesse et qui, de surcroît, la bombarde. Il n’est en revanche pas exclu que, dans les frontières de l’Iran, les nostalgiques du Guide tentent de conserver leur pouvoir par la force. Le sang peut couler à flots, mais les différents courants du régime vont tous jouer leur carte et de nouvelles alliances vont se nouer. Les plus durs seront isolés et le chaos créateur prend ainsi le pas sur l’absolu désordre qu’est l’ordre figé par la peur.

Serait-ce donc, autre hypothèse, qu’une aspiration à l’indépendance des minorités ethniques et religieuses des confins de l’Iran puisse bouleverser l’ensemble des frontières proche-orientales ?

Ce n’est pas impossible mais, même si cela se produisait, ce n’est pas la disparition d’Ali Khamenei qu’il faudrait incriminer. Ce serait la fin de l’Empire ottoman sous lequel il n’y avait pas de frontières ; les colonisations française et britannique qui avaient refusé aux Kurdes un foyer national et dessiné des Etats plurinationaux pour mieux assurer leur domination ; la guerre froide qui avait provisoirement permis l’intangibilité de ces frontières artificielles et l’écroulement soviétique qui a réveillé une myriade de conflits gelés au Proche-Orient comme partout – bref, tout le XXe siècle.

Effacer plusieurs mois d’échecs

L’ombre à cette joie est ailleurs. Elle est que ces bombardements et l’élimination du Guide ont définitivement enterré le droit international.

Donald Trump a beau invoquer la « menace imminente » que la République islamique aurait fait peser sur les Etats-Unis, il n’y a aucune raison d’y croire. Il est intervenu parce que ses alliés israélien et saoudien l’en pressaient, que les renseignements israélien et américain faisaient état de cette possibilité de cibler, samedi matin, une réunion des plus hauts dirigeants iraniens autour du Guide et qu’il a souhaité effacer plusieurs mois d’échecs en s’adjugeant la gloire d’avoir fait tomber une indéfendable dictature.

Donald Trump est intervenu en Iran car ça l’arrangeait et Vladimir Poutine peut maintenant feindre de s’insurger contre une « violation cynique » du « droit international » afin de relativiser son agression contre l’Ukraine. Personne ne sera dupe mais le droit du plus fort est désormais aussi bien promu par la Maison Blanche que par le Kremlin. La parenthèse de l’après-guerre s’est refermée dans le ciel iranien et de cela, il n’y aurait aucune raison de se réjouir

Photo : Mohammed Barno/Avash Media

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