Ce ne sont pas ces élections de mi-mandat qui marqueront l’Histoire. Bien au-delà de leur importance pour le futur immédiat des cinq continents, cet automne restera comme celui de la fin du siècle américain ouvert par Woodrow Wilson lorsqu’il avait rompu avec l’isolationnisme de son pays en intervenant en 1917 dans l’Europe déchirée.
Les Etats-Unis n’avaient cessé, depuis, de piloter le monde, défaisant le nazisme, cantonnant le soviétisme jusqu’à sa chute, rebâtissant les démocraties européennes ou prêtant la main aux plus épouvantables des dictatures latino-américaines.
Dollar et CIA, Maison-Blanche et Département d’Etat, pour le meilleur et trop souvent le pire, Washington aura été le quartier-général de ces cent dix dernières années mais l’heure du changement d’ère vient de sonner ces tout derniers jours.
Lundi 26 octobre d’abord, on a vu arriver à Téhéran des représentants de la Turquie, du Pakistan et de l’Arabie saoudite venus y débattre des possibles reconfigurations du Proche-Orient alors même qu’Iraniens et Saoudiens sont en conflit ouvert.
L’Iran a bombardé l’Arabie pendant la deuxième guerre israélo-américaine. Il la fait aujourd’hui bombarder par ses alliés Houthis du Yémen. Il œuvre au renversement de sa monarchie depuis la chute du Chah mais les places-fortes du sunnisme et du chiisme avaient oublié, ce jour-là, jusqu’à la compétition séculaire des deux religions de l’Islam et, plus spectaculaire encore, les Saoudiens avaient également oublié le Pacte du Quincy.
Sur ce navire militaire ancré dans le canal de Suez, Abdelaziz ibn Saoud et Franklin Roosevelt avaient conclu en février 1945 un accord oral aux termes duquel la protection des Etats-Unis était acquise à l’Arabie saoudite en échange de son pétrole. Ce pacte avait largement façonné le monde d’après-guerre mais devenus auto-suffisants, les Etats-Unis de Donald Trump ont refusé de soutenir le royaume contre les attaques houthies. Ils ont proprement lâché l’Arabie saoudite qui se rapproche donc de la Turquie, deuxième armée de l’Alliance atlantique, et du Pakistan, seule puissance nucléaire du monde musulman.
C’est sans les Etats-Unis que la monarchie saoudienne cherche à assurer sa sécurité et quelques jours avant cette rencontre, ces trois mêmes pays s’étaient concertés, à Istanbul, avec l’Egypte, la France, l’Allemagne et la Grande-Bretagne.
A des Etats-Unis qui n’ont plus rien de fiable à ses yeux, l’Arabie saoudite veut opposer d’autres alliances, notamment avec la France, car la protection américaine lui fait défaut. Cela pèsera lourd dans le bilan de Donald Trump et il ne se passe rien d’autre entre la Maison-Blanche, l’Europe et le Canada.
France mise à part, toute l’Europe se satisfaisait depuis Yalta d’avoir consenti à sa vassalisation en échange du parapluie américain. A la seule condition que les pays européens de l’Alliance atlantique consentent à mieux financer l’Otan, cela aurait encore pu durer longtemps mais Donald Trump avait un autre rêve, celui de s’entendre avec Vladimir Poutine sur le dos de l’Ukraine et des Européens.
Les résultats de cette trahison ne sont guère probants mais ils esquissent déjà une nouvelle alliance démocratique. Abreuvés d’insultes et économiquement ébranlés par une guerre douanière qui a également pesé sur la popularité de Donald Trump en enchérissant les prix des supermarchés américains, le Canada et les Européens se sont rapprochés comme l’ont fait Saoudiens, Turcs et Pakistanais. Ils ont scellé à Montréal une « Alliance pour l’avenir », ouverte à toutes celles des autres démocraties qui ne veulent plus non plus mettre tous leurs œufs dans le panier washingtonien.
C’est l’alliance occidentale de l’ère américaine qui se défait là, exactement comme la Maison-Blanche ébranle les alliances asiatiques des Etats-Unis en faisant peser une incertitude sur la défense de Taïwan.
Trump passera mais rien ne rendra plus aux Etats-Unis leur fiabilité perdue. Leur siècle s’est achevé.