Européens, encore un effort !

Tribune publiée dans Libération le 26 janvier 2026.

Et maintenant, qu’est-ce qu’on fait ? Maintenant que nous avons, nous les Européens, fait reculer Donald Trump sur la question du Groënland, maintenant qu’en y envoyant des hommes pour signifier que nous étions prêts à défendre son indépendance, nous avons fait voir que l’Europe avait un poids à la seule condition de le vouloir, comment transformons-nous l’essai et faisons-nous de notre unité une Union politique ?

L’erreur à ne pas commettre serait d’ouvrir un débat sur de nouveaux traités. Ce serait immédiatement rouvrir nos guerres de religion sur l’Europe fédérale et l’Europe des nations et échouer au bout du compte car, quel que soit le texte proposé, il serait rejeté par les électeurs de plus d’un des 27 Etats membres.

Il nous faut agir et non pas parler et la première chose à faire serait d’organiser, comme vient d’y appeler le Premier ministre canadien, Mark Carney, un réseau de puissances moyennes refusant de se laisser vassaliser par la Chine ou les Etats-Unis. Nous devons savoir développer nos relations avec l’Amérique latine, l’Inde et l’Afrique et créer ainsi le rapport de forces nous permettant de contrer tout diktat de Washington ou Pékin.

Il nous faut parallèlement rapprocher au sein d’une « Entente démocratique » celles des puissances moyennes décidées à respecter et défendre l’Etat de droit, le droit international et les droits de l’homme. A l’initiative de la France et de la Grande-Bretagne, plusieurs de ces démocraties se sont déjà rassemblées, en soutien à l’Ukraine et autour de l’Union, dans la Coalition of Willing qui constitue ainsi une première ébauche de cette Entente à créer.

Il nous faut, en troisième lieu, intégrer à ce front démocratique à venir l’ensemble des pays candidats à l’Union et cela avant même que leurs négociations d’adhésion n’aient abouti.

Sans plus attendre, il faut nous doter, en quatrième lieu, d’une presse audiovisuelle et digitale, « La Voix de l’Europe », affirmant les valeurs fondamentales de la démocratie et la sérénité des débats contre la fureur des démagogies. Les moyens et les compétences existent dans plusieurs des Etats membres. Il suffit de les réunir.

Sans qu’il soit immédiatement besoin de nouveaux traités, il nous faut tendre, cinquièmement, à renommer les institutions européennes de manière à ce que leurs appellations fassent enfin percevoir ce qu’elles sont. Le Conseil européen est la Chambre des Etats représentés par leurs présidents ou premiers ministres. Constitué de députés élus dans chacun des 27 Etats membres, le Parlement est la Chambre de l’Union. « Chambre des Etats » et « Chambre de l’Union », donnons-leur ces noms avant même que les textes ne le fassent.

Parce que la démocratie ne peut pas survivre si l’argent, les algorithmes et la désinformation remplacent les idées, il nous faut, sixièmement, plafonner les dépenses électorales, appliquer les mêmes règles et interdits aux réseaux digitaux qu’à la presse, limiter la concentration des media et pérenniser l’existence d’audiovisuels publics, politiquement neutres et de haut niveau culturel.

Parce qu’il n’y a pas de démocratie sans justice et cohésion sociales, l’Union doit affirmer, en septième lieu, sa fidélité aux traités qui la définissent comme une « économie sociale de marché » qui respecte donc les obligations de l’équité, du long terme et de la protection de l’environnement.

Parce qu’elle ne sera pas souveraine sans géants industriels à même de faire face à ceux de la Chine et des Etats-Unis, l’Union doit, huitièmement, cesser de s’affaiblir elle-même en contrant l’investissement public et les concentrations industrielles.

L’Union doit, neuvièmement, se donner les moyens de devenir une puissance militaire et le premier centre d’innovation mondial en investissant et créant de véritables campus européens liant recherche, défense et industrie dans une stratégie commune.

Ces neuf propositions sont largement consensuelles. Leur mise en œuvre ne requiert pas de nouveaux traités.

Elles ne demandent qu’une volonté politique, celle dont nous avons fait preuve en repoussant, l’été dernier, le plan russo-américain de reddition de l’Ukraine et en contraignant, la semaine dernière, Donald Trump à battre en retraite au Groënland. Alors, Européens, encore un effort!

Photo par Christian Reinke

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Européens, encore un effort !

Tribune publiée dans Libération le 26 janvier 2026.

Et maintenant, qu’est-ce qu’on fait ? Maintenant que nous avons, nous les Européens, fait reculer Donald Trump sur la question du Groënland, maintenant qu’en y envoyant des hommes pour signifier que nous étions prêts à défendre son indépendance, nous avons fait voir que l’Europe avait un poids à la seule condition de le vouloir, comment transformons-nous l’essai et faisons-nous de notre unité une Union politique ?

L’erreur à ne pas commettre serait d’ouvrir un débat sur de nouveaux traités. Ce serait immédiatement rouvrir nos guerres de religion sur l’Europe fédérale et l’Europe des nations et échouer au bout du compte car, quel que soit le texte proposé, il serait rejeté par les électeurs de plus d’un des 27 Etats membres.

Il nous faut agir et non pas parler et la première chose à faire serait d’organiser, comme vient d’y appeler le Premier ministre canadien, Mark Carney, un réseau de puissances moyennes refusant de se laisser vassaliser par la Chine ou les Etats-Unis. Nous devons savoir développer nos relations avec l’Amérique latine, l’Inde et l’Afrique et créer ainsi le rapport de forces nous permettant de contrer tout diktat de Washington ou Pékin.

Il nous faut parallèlement rapprocher au sein d’une « Entente démocratique » celles des puissances moyennes décidées à respecter et défendre l’Etat de droit, le droit international et les droits de l’homme. A l’initiative de la France et de la Grande-Bretagne, plusieurs de ces démocraties se sont déjà rassemblées, en soutien à l’Ukraine et autour de l’Union, dans la Coalition of Willing qui constitue ainsi une première ébauche de cette Entente à créer.

Il nous faut, en troisième lieu, intégrer à ce front démocratique à venir l’ensemble des pays candidats à l’Union et cela avant même que leurs négociations d’adhésion n’aient abouti.

Sans plus attendre, il faut nous doter, en quatrième lieu, d’une presse audiovisuelle et digitale, « La Voix de l’Europe », affirmant les valeurs fondamentales de la démocratie et la sérénité des débats contre la fureur des démagogies. Les moyens et les compétences existent dans plusieurs des Etats membres. Il suffit de les réunir.

Sans qu’il soit immédiatement besoin de nouveaux traités, il nous faut tendre, cinquièmement, à renommer les institutions européennes de manière à ce que leurs appellations fassent enfin percevoir ce qu’elles sont. Le Conseil européen est la Chambre des Etats représentés par leurs présidents ou premiers ministres. Constitué de députés élus dans chacun des 27 Etats membres, le Parlement est la Chambre de l’Union. « Chambre des Etats » et « Chambre de l’Union », donnons-leur ces noms avant même que les textes ne le fassent.

Parce que la démocratie ne peut pas survivre si l’argent, les algorithmes et la désinformation remplacent les idées, il nous faut, sixièmement, plafonner les dépenses électorales, appliquer les mêmes règles et interdits aux réseaux digitaux qu’à la presse, limiter la concentration des media et pérenniser l’existence d’audiovisuels publics, politiquement neutres et de haut niveau culturel.

Parce qu’il n’y a pas de démocratie sans justice et cohésion sociales, l’Union doit affirmer, en septième lieu, sa fidélité aux traités qui la définissent comme une « économie sociale de marché » qui respecte donc les obligations de l’équité, du long terme et de la protection de l’environnement.

Parce qu’elle ne sera pas souveraine sans géants industriels à même de faire face à ceux de la Chine et des Etats-Unis, l’Union doit, huitièmement, cesser de s’affaiblir elle-même en contrant l’investissement public et les concentrations industrielles.

L’Union doit, neuvièmement, se donner les moyens de devenir une puissance militaire et le premier centre d’innovation mondial en investissant et créant de véritables campus européens liant recherche, défense et industrie dans une stratégie commune.

Ces neuf propositions sont largement consensuelles. Leur mise en œuvre ne requiert pas de nouveaux traités.

Elles ne demandent qu’une volonté politique, celle dont nous avons fait preuve en repoussant, l’été dernier, le plan russo-américain de reddition de l’Ukraine et en contraignant, la semaine dernière, Donald Trump à battre en retraite au Groënland. Alors, Européens, encore un effort!

Photo par Christian Reinke

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