Tribune publiée dans Libération le 2 février 2026.
Cette ruée vers Pékin, en ordre dispersé et totalement irréfléchie, c’est exactement ce qu’il ne faudrait pas faire. Ce fut d’abord le chef du gouvernement australien. Le président français et les Premiers ministres irlandais, canadien et britannique ont suivi. Ce sera bientôt le chancelier allemand avant bien d’autres encore car ce qui se passe est clair.
Avec la Chine, les Européens ont enregistré en 2024 un déficit commercial de plus de 300 milliards d’euros. Cela ne s’est pas arrangé l’année dernière et n’est nullement parti pour s’améliorer cette année. L’Union aurait aujourd’hui toutes les raisons d’entraver au plus vite cette déferlante chinoise mais ses Etats craignent des mesures de représailles alors qu’ils ont tous un besoin vital de développer leurs exportations vers Pékin. Comme l’Australie et le Canada, chacun d’entre eux essaie donc de placer ses pions avant les autres dans ce qui devient une bataille fratricide.
Tapis rouge et grands sourires, Xi Jinping n’en cache plus sa joie. On en viendrait presque à croire ce qui se dit des Européens – « divisés », « naïfs », « grands perdants du changement d’ère » – mais c’est pourtant bien eux qui avaient su torpiller le plan américano-russe de reddition de l’Ukraine et qui ont fait reculer Trump sur le Groënland. Comment comprendre alors qu’ils soient unis face à Trump et Poutine mais si désunis face à Xi qu’ils lui épargnent la peine d’avoir à les diviser pour régner ?
La réponse est qu’il suffit de se coordonner pour contrer une agression mais qu’il faudrait avoir déjà fait de l’Union une puissance politique pour négocier d’égal à égal avec la Chine. Il n’était pas évident de trouver armes et argent pour soutenir l’Ukraine mais il n’était pas impossible d’y arriver, même trop tard et trop peu. Il n’était pas donné de dire « non » à Trump sur le Groënland mais même Viktor Orban n’a pas osé lui dire « oui » tandis que face à Xi, l’Union souffre de l’Himalaya de ses faiblesses.
Sans politique industrielle commune, nous ne sommes pas en situation de négocier un compromis commercial avec la Chine qui préserverait nos secteurs prioritaires tout en soutenant nos exportations essentielles.
Sans promotion commune de géants industriels à opposer à ceux que la puissance publique et la politique monétaire chinoises soutiennent, nous sommes en position de faiblesse et nous affaiblissons toujours plus.
Sans recherche commune, ce n’est plus sur le prix des T-shirts mais sur l’innovation technologique que la Chine nous concurrence comme on le voit déjà avec ses véhicules électriques.
Sans marché commun des capitaux, nous ne sommes pas en capacité d’investir ensemble et à long terme autant que la direction chinoise le peut.
Nous ne sommes qu’un puzzle alors que la Chine est un Etat. Bien que notre PIB soit supérieur au sien, il n’est en conséquence pas faux de dire que la deuxième puissance économique du monde n’est pas l’Union mais la Chine car elle est à même de conduire une seule et même politique économique alors que nous sommes encore structurellement incapables de lui parler d’une seule voix.
Tout nous le commanderait pourtant, l’économie parce que le déséquilibre de nos relations commerciales est intenable et la politique car, face à Trump, nous aurions besoin d’affirmer la possibilité d’un autre partenariat.
C’est ce que De Gaulle avait fait avec l’URSS pour échapper à la tutelle américaine. C’est ce que Nixon avait fait avec Mao pour prendre le Kremlin à revers. C’est ce que nous devrions faire à notre tour mais il nous faudrait pour cela cesser de paniquer. Avant de sauter dans le premier vol pour Pékin, il nous faudrait définir une base de négociations commune avec la Chine et le faire sans perdre de temps, c’est-à-dire non pas à 27 mais à quelques-uns, les principaux partenaires commerciaux de Pékin.
La nécessité l’impose et nous ferons faire par-là leurs premiers vrais pas à une politique industrielle commune et à la politique étrangère de l’Union.
Image par netsay @ Deviantart

