Entre prudence et révolution

Ce débat que l’Europe n’ose pas trancher

Tribune publiée dans Libération le 15 septembre 2026.

Avec une Défense et une politique étrangère qui s’affirment, l’Union change de nature. Face à l’agression russe contre l’Ukraine et à l’incertitude pesant désormais sur le parapluie américain, elle devient une puissance politique et non plus seulement économique.

Elle augmente ses dépenses militaires. Elle a empêché Donald Trump d’annexer le Groenland et de s’entendre avec Vladimir Poutine sur le dos de l’Ukraine dont elle arme et finance la résistance. Face au dumping chinois, elle en vient même à désacraliser son libre-échangisme.

Tout bouge en Europe mais l’Union ne se hâte que bien trop lentement tant il est difficile à ses 27 Etats de savoir par quoi remplacer des institutions conçues pour un marché commun et non pas pour une puissance politique.

Il faudrait à l’Union une incarnation. Il lui faudrait un exécutif à même de décider aussi vite que les présidents chinois, russe ou américain. Il lui faudrait pouvoir agir comme la puissance politique qu’elle devient mais l’Union européenne devrait-elle alors devenir une Union de type fédéral ou confédéral ?

Ce n’est pas la même chose. Ce n’est pas du tout le même projet.

Dans une Union fédérale, les Etats européens céderaient l’essentiel de leurs prérogatives politiques aux Etats-Unis d’Europe comme les Etats américains l’ont fait avec les Etats-Unis d’Amérique. Dans une Union confédérale, les Etats européens conserveraient, au contraire, toutes leurs prérogatives politiques et ne prendraient leurs décisions diplomatiques et militaires qu’après concertation de leurs dirigeants nationaux.

Dans des Etats-Unis d’Europe, l’exécutif devrait procéder du suffrage universel paneuropéen. Il en tirerait sa légitimité et le président de l’Union ou sa présidente exercerait alors son pouvoir en s’appuyant sur la Commission et en gouvernant sous le contrôle d’un Parlement aux pouvoirs étendus.

Dans une Union confédérale, c’est plus que jamais les 27 dirigeants nationaux qui seraient aux commandes à travers le Conseil européen, leur assemblée qui deviendrait ainsi une présidence collégiale de l’Union incarnée par son président.

Ces deux possibilités sont tellement opposées qu’elles s’affrontent déjà en coulisses et même sur le devant de la scène. Le 6 avril 2021, lorsque le président du Conseil et la présidente de la Commission sont reçus par le chef de l’Etat turc, qu’il n’y a que deux fauteuils et qu’Ursula von der Leyen se retrouve reléguée sur un canapé, il ne s’agit pas seulement d’une muflerie. Charles Michel avait voulu marquer là une prééminence de la présidence du Conseil sur celle de la Commission et quand Ursula von der Leyen fait aujourd’hui tout pour affirmer son contrôle sur le Service d’action extérieure et la diplomatie de l’Union, elle n’exprime pas qu’une ambition personnelle. Elle prend de fait position en faveur d’une Union fédérale dont l’exécutif ne pourrait naître que d’une présidence élue de la Commission.

Dans cet éternel débat que la nouvelle donne internationale ne fait que réembraser, les fédéralistes ont deux atouts de taille. L’un est qu’une Union fédérale aurait tous les attraits d’une révolution institutionnelle venant balayer d’habiles mais incompréhensibles traités. L’autre est que chacun peut facilement voir ce que seraient les Etats-Unis d’Europe puisque leur modèle serait largement inspiré des Etats-Unis d’Amérique.

L’option confédérale, elle, introduirait un changement majeur en renforçant le Conseil au détriment de la Commission mais ne donnerait guère plus de clarté aux institutions actuelles. Elle n’a ainsi rien pour séduire mais aurait le triple avantage de sérieusement limiter la possibilité que l’extrême-droite ne fasse élire l’un des siens à la présidence de l’Union, de préserver la nécessité de compromis entre les familles politiques européennes et d’éviter que les grandes décisions, celles qui engageraient l’avenir de l’Europe, ne scinde l’Union.

On n’aime pas le penser tant c’est peu glorieux mais sans doute faut-il choisir la prudence contre le panache.

Deutsch

Entre prudence et révolution

Ce débat que l’Europe n’ose pas trancher

Tribune publiée dans Libération le 15 septembre 2026.

Avec une Défense et une politique étrangère qui s’affirment, l’Union change de nature. Face à l’agression russe contre l’Ukraine et à l’incertitude pesant désormais sur le parapluie américain, elle devient une puissance politique et non plus seulement économique.

Elle augmente ses dépenses militaires. Elle a empêché Donald Trump d’annexer le Groenland et de s’entendre avec Vladimir Poutine sur le dos de l’Ukraine dont elle arme et finance la résistance. Face au dumping chinois, elle en vient même à désacraliser son libre-échangisme.

Tout bouge en Europe mais l’Union ne se hâte que bien trop lentement tant il est difficile à ses 27 Etats de savoir par quoi remplacer des institutions conçues pour un marché commun et non pas pour une puissance politique.

Il faudrait à l’Union une incarnation. Il lui faudrait un exécutif à même de décider aussi vite que les présidents chinois, russe ou américain. Il lui faudrait pouvoir agir comme la puissance politique qu’elle devient mais l’Union européenne devrait-elle alors devenir une Union de type fédéral ou confédéral ?

Ce n’est pas la même chose. Ce n’est pas du tout le même projet.

Dans une Union fédérale, les Etats européens céderaient l’essentiel de leurs prérogatives politiques aux Etats-Unis d’Europe comme les Etats américains l’ont fait avec les Etats-Unis d’Amérique. Dans une Union confédérale, les Etats européens conserveraient, au contraire, toutes leurs prérogatives politiques et ne prendraient leurs décisions diplomatiques et militaires qu’après concertation de leurs dirigeants nationaux.

Dans des Etats-Unis d’Europe, l’exécutif devrait procéder du suffrage universel paneuropéen. Il en tirerait sa légitimité et le président de l’Union ou sa présidente exercerait alors son pouvoir en s’appuyant sur la Commission et en gouvernant sous le contrôle d’un Parlement aux pouvoirs étendus.

Dans une Union confédérale, c’est plus que jamais les 27 dirigeants nationaux qui seraient aux commandes à travers le Conseil européen, leur assemblée qui deviendrait ainsi une présidence collégiale de l’Union incarnée par son président.

Ces deux possibilités sont tellement opposées qu’elles s’affrontent déjà en coulisses et même sur le devant de la scène. Le 6 avril 2021, lorsque le président du Conseil et la présidente de la Commission sont reçus par le chef de l’Etat turc, qu’il n’y a que deux fauteuils et qu’Ursula von der Leyen se retrouve reléguée sur un canapé, il ne s’agit pas seulement d’une muflerie. Charles Michel avait voulu marquer là une prééminence de la présidence du Conseil sur celle de la Commission et quand Ursula von der Leyen fait aujourd’hui tout pour affirmer son contrôle sur le Service d’action extérieure et la diplomatie de l’Union, elle n’exprime pas qu’une ambition personnelle. Elle prend de fait position en faveur d’une Union fédérale dont l’exécutif ne pourrait naître que d’une présidence élue de la Commission.

Dans cet éternel débat que la nouvelle donne internationale ne fait que réembraser, les fédéralistes ont deux atouts de taille. L’un est qu’une Union fédérale aurait tous les attraits d’une révolution institutionnelle venant balayer d’habiles mais incompréhensibles traités. L’autre est que chacun peut facilement voir ce que seraient les Etats-Unis d’Europe puisque leur modèle serait largement inspiré des Etats-Unis d’Amérique.

L’option confédérale, elle, introduirait un changement majeur en renforçant le Conseil au détriment de la Commission mais ne donnerait guère plus de clarté aux institutions actuelles. Elle n’a ainsi rien pour séduire mais aurait le triple avantage de sérieusement limiter la possibilité que l’extrême-droite ne fasse élire l’un des siens à la présidence de l’Union, de préserver la nécessité de compromis entre les familles politiques européennes et d’éviter que les grandes décisions, celles qui engageraient l’avenir de l’Europe, ne scinde l’Union.

On n’aime pas le penser tant c’est peu glorieux mais sans doute faut-il choisir la prudence contre le panache.

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